Marcelle, si j’avais des ailes…

En hommage à ma grand-mère, qui a rendu son dernier souffle le jour de l’Ascension 2011 à 19h00 à l’âge de bientôt 91 ans, à 30 mètres d’une antenne-relais. Je remercie le Progrès d’avoir contribué à abréger ses souffrances.

Voici Marcelle et un des ses derniers clins d’œil souriant à la vie, à moi, sa petite-fille.

Je vous raconte son marathon final, son envol pour l’après-vie : ma grand-mère a chuté en septembre 2010. Elle n’a rien dit et a supporté sa douleur jusqu’au jour où elle fut condamnée à l’immobilité : grosse arthrose dans les genoux et au niveau du bassin, et plusieurs fractures vertébrales dues à sa chute et à une ostéoporose galopante.

Hôpital Saint-Antoine

Après moult péripéties avec le corps médical (dont je vous passerai ici les détails), une place à l’hôpital Saint-Antoine de Paris 12e se libère pour l’accueillir au service Rhumato. Elle se remet doucement mais sûrement. Elle est bien soignée, entourée par une équipe efficace et dévouée. Saint-Antoine assurant uniquement un service d’urgence, elle doit partir au bout de deux mois pour l’hôpital Charles Richet à Villiers-le-Bel pour faire de la rééducation dans le pôle Soins de longue durée. C’est à ce moment-là qu’ont commencé mes visites touristiques de quelques hôpitaux d’Ile-de-France.

Hôpital Charles Richet

Ah, Villiers-le-Bel! Son hôpital est construit juste sous des lignes et des pylônes à haute tension. L’ambiance y est électrique. Le top du top pour la convalescence au long cours. L’équipe médicale peut être excellente, elle est impuissante face aux atteintes subtiles et invisibles des champs électromagnétiques. C’est une honte! Sans parler de la ré-éducation qui, au bout de trois semaines, n’avait toujours pas commencé. Ma grand-mère tuait le temps allongée dans son lit,  entourée par deux autres patientes (car il en faut de la patience), deux femmes à moitié folles, tellement seules, abandonnées. Ma grand-mère n’avait qu’une hâte : fuir cet endroit, se remettre sur pied, retrouver sa maison. Et, mon Dieu, comme elle s’est battue ! Elle s’est remise à marcher. Elle n’y croyait pas. Ça lui a demandé tellement d’efforts. Je lui disais, si tu as envie de guérir, cela va arriver, il n’y a aucun doute.

De retour dans son home sweet home

Fin janvier, elle est rentrée chez elle, entourée par sa famille et avec un suivi médical pluriquotidien. Deux semaines se passent. Nous sommes en février 2011. Dures semaines. Ma grand-mère est ambivalente : elle se rend compte qu’elle ne peut plus vivre chez elle comme avant, comme au temps où elle était valide et vaillante. Elle en regrette presque l’hôpital. Le jour arrive où sa famille doit la laisser pour deux jours, avec toujours une assistance médicale plusieurs fois par jour et des repas apportés par la mairie. Son beau-frère la quitte un mardi à 14h00. A 16h30, une infirmière qui venait faire sa visite la retrouve allongée dans la salle de bains, inconsciente. Accident vasculaire cérébral dans l’hémisphère droit.

Hôpital Pitié-Salpêtrière

Elle est transportée d’urgence à l’hôpital de la Salpêtrière, au Pavillon Marguerite Bottard, spécialisé dans les troubles neurologiques.La Salpêtrière est un hôpital entièrement ceint. Gigantesque. Une ville dans la ville. L’ambiance y est très calme, totalement différente des rues parisiennes et bruyantes alentour. Malgré les 2 lignes de métro aérien qui bordent ses façades Ouest et Sud-Est, je n’y ai pas ressenti de pollution électrique particulière.

Elle va être entourée par une équipe fabuleuse, profondément professionnelle, très à l’écoute des patients et de leur famille. Je les salue tous ici au passage et les remercie. Hémiplégique à gauche, sa tête est tournée atrocement vers la droite. Son changement d’état me fait un choc la première fois que je la vois. Puis, elle se remet doucement, très doucement. . Les médecins ne veulent pas prendre le risque de l’opérer afin de dégager tout l’afflux de sang dans le cerveau, car elle est trop fragile et son cœur, trop faible. Au fil des semaines, elle parle de mieux en mieux, elle a toujours le sens de l’humour, malgré tout, même si elle se voit alitée 24 heures sur 24 et comprend peu à peu que cet immobilisme, ce non-usage de son corps sera désormais son lot quotidien. Elle comprend qu’elle est en train de quitter son corps, qu’elle doit partir, mais elle n’est pas encore prête.

Hôpital Broca

6e étage Ouest

La Salpêtrière étant un service d’urgence, ma grand-mère doit à nouveau migrer vers un autre lieu : l’hôpital Broca, rue Pascal dans le 13e arrondissement. L’équipe de suite de soins d’A.V.C. est constituée de vrais professionnels. Rien à redire.

Malheureusement, les antennes-relais ont fleuri comme des mauvaises herbes aux quatre coins cardinaux de l’hôpital. A tel point que sur sa façade Est, les convalescents sont à moins de 30 mètres d’une antenne-relais. Je vous livre ici quelques photos prises à travers les fenêtres de l’hôpital, pour que vous vous rendiez compte de la situation. Quand on sait la portée et les ravages de ces émetteurs d’ondes de mort… autant dire que les pauvres convalescents grillent sur place et qu’ils n’ont que peu de chance de survie. Et l’équipe médicale ne peut absolument rien contre ça, malgré toutes les performances et les prouesses techniques et technologiques.

Mais qui va aller porter plainte : les convalescents? les familles qui ne se rendent pas compte du danger? Une des antennes, celle de la façade Est, a été judicieusement installée, juste en face de l’entrée de l’hôpital, sur les toits de la Résidence Pascal où, j’imagine, les séjours sont de courte durée. Qui va se plaindre? L’hôpital n’a pas été consulté lors de la décision de l’implantation de l’antenne. Un beau jour, l’antenne et puis d’autres étaient là. Qui va aller dénoncer ce crime contre l’humanité? Notre chère ministre de l’environnement peut-être, Mme Nathalie Kosciusko-Morizet? La sécurité Sociale?

Mais revenons à ma grand-mère. Installée au début dans l’aile Ouest, au 6e étage, sa chambre se trouve à une centaine de mètres de l’antenne. Son lit est un lit anti-escares avec un moteur situé à ses pieds et relié à la prise murale par un câble laissé au sol et traversant toute la longueur du lit jusqu’à la tête. Lorsque le câble était à gauche sous le lit, ma grand-mère avait terriblement mal à gauche et sa faiblesse cardiaque s’accentuait, lorsque le câble était à droite, je vous le donne en mille, c’était son côté droit qui la faisait souffrir. Remarquant sa sensibilité à la pollution électrique, je demandai  au docteur Joffredo en charge du service l’autorisation de brancher la prise du moteur du lit de façon à ce qu’il ne soit pas dans son champ vital, ou en tout cas, qu’il en soit éloigné le plus possible. Dans un premier temps, le docteur m’a répondu qu’il y avait peut-être des problèmes plus graves à régler. Il a fallu que je lui tienne tête. Elle a osé dire qu’aucun champ électromagnétique n’émanait d’un câble électrique. Je lui ai rétorqué que, malheureusement, le cursus universitaire des médecins n’intégrait pas ce genre de connaissances basiques qu’un simple ouvrier électricien maîtrise. Mais que bientôt les choses allaient changé. La vérité éclairerait bientôt la médecine. Elle est déjà en train de le faire. Comme elle a vu que j’étais vraiment déterminée, c’est-à-dire qu’elle m’a prise pour une folle, autant le dire clairement, j’ai eu sa bénédiction (et je l’en remercie du fond du cœur). Et toute l’équipe a veillé à ce que le fil reste comme je l’avais indiqué, malgré la gêne occasionnée pour les soignants.

2e étage Est

L’état de ma grand-mère s’est peu à peu stabilisé. Et, le 6e étage de l’hôpital Broca étant un service de courts séjours, ma grand-mère doit à nouveau migrer fin avril vers le 2e étage, spécialisé dans les longs séjours. On lui attribue la chambre 239-240 de l’aile Est. Elle se rapproche dangereusement de l’antenne rue Pascal. En fait, elle n’est plus qu’à une trentaine de mètres. Elle est transférée un mercredi. Je vais la voir le jour même, histoire de la soutenir un peu et de veiller à la qualité vibratoire de sa chambre. Qui est très faible, très perturbée. Je vérifie le lit. Une ligne Curry le perturbe. J’accroche sa médaille de Saint-Benoît au-dessus de la tête de lit sur le mur. Je place un S.C.A.P. sous le lit pour tenter de rendre ce lieu un peu plus viable, vivable. Je vérifie, ça va mieux. C’est tolérable. Mais deux jours plus tard, le vendredi, je lui rends une nouvelle visite. Et là c’est le choc, j’ai du mal à la reconnaître, j’ai l’impression qu’elle a vieillie de dix ans. Ce changement est impressionnant, je ne suis pas la seule à le remarquer. Je comprends qu’il va me falloir l’accompagner vers la mort.

Cela a pris un mois à peu près. Un mois pendant lequel ses forces l’ont peu à peu quitté. Alors qu’elle avait retrouvé l’usage de la parole (son seul moyen désormais d’échanger avec le monde), l’exposition aux ondes de l’antenne-relais lui ont rapidement fait perdre le peu de possibilités qui lui restaient. A chaque visite, comme elle avait bien rempli sa vie dans cette dimension, je l’encourageai à partir de l’autre côté, là où il n’y a plus de douleur et où les possibilités sont infinies, là où l’attendaient de nombreux proches disparus bien avant elle. J’avais décidé de la visiter moins souvent : je ne voulais pas la retenir ici-bas. La dernière fois que je suis allée la voir, c’était vendredi dernier, le 27 mai.  Je l’ai massée comme d’habitude et je lui ai dit à nouveau qu’il fallait qu’elle lâche prise et qu’elle fasse le grand saut. Chaque fois que je sortais de l’hôpital j’étais bouleversée. Hier, c’était l’Ascension, et je devais lui rendre visite. Mais j’ai été retenue par différentes affaires à régler. Faute de temps, j’ai voulu lui faire un soin à distance en travaillant sur sa photo que j’avais toujours avec moi. Mais impossible de la retrouver. Je l’ai cherché partout, j’ai retourné toute la maison, mais rien, sa photo a disparu. A 20h00, j’apprenais son décès.

J’ai écrit ce texte pour ma grand-mère que j’aimais profondément. C’était une femme douce, indépendante et têtue, tellement sensible… Mais j’ai aussi écrit ce texte pour les usagers des hôpitaux, les soignants comme les malades, exposés aux dangers inodores, invisibles de la modernité. Peut-être qu’un jour viendra où tous les hôpitaux seront à nouveau des lieux faits pour guérir.


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